1930, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague
Une étagère mobile : ça fait 3 fois que Müller me déplace cette semaine, je suis exténuée Une étagère fixe se sentant cloison : J’aime bien ma simplicité efficace, je me fonds dans le décor, on me laisse en paix, je peux vivre ma vie. Tu as besoin de te sédentariser, le nomadisme est mauvais pour nos structures. L’étagère mobile se sentant étagère mobile : non mais en vrai j’aime bien changer de paysage.
1931, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague L’étagère fixe se sentant étagère mais surtout fixe : j’avoue que je commence à m’ennuyer ici. Oui ça peut paraître long pour répondre, mais les meubles ont une perception du temps différente de celle des êtres vivants, puisque par définition ils ne croient pas pouvoir mourir.
1932, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague L’étagère fixe se sentant un peu trop escaliers : bon par contre j’avais pas signé pour qu’on me marche dessus, ça fait mal. L’étagère mobile se sentant toujours étagère mobile : au moins t’es doublement utile, Müller ne m’utilise qu’une fois par mois.
1948, coup de Prague, prise de contrôle de la Tchécoslovaquie par le régime communiste. Ils réquisitionnent la villa aux Müller, ne leur laissant que 2 pièces pour vivre, évidemment, ils ont choisi le salon bas de plafond et la salle de bain. Les dirigeants du régime stalinien, Klement Gottwald et Rudolf Slánský remarquent l’élégance de l’étagère mobile. L’étagère fixe se sentant étagère mais jalouse : non mais c’est ça aussi de se pavaner, moi au moins je ne vante pas mes richesses aux yeux de tous. L’étagère mobile se sentant encore étagère mobile : bah non mais t’as qu’à pas te cacher Oui, l’étagère mobile, en plus d’être mobile a une capacité d’argumentation médiocre.
1949, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague L’étagère fixe se sentant mur de façade : c’est génial parce que grâce à ma sobriété, les gens ne se doutent pas du tout que cette maison est esthétique, fonctionnelle et moderne. L’étagère mobile se sentant désespérément étagère mobile, elle compte le nombre de doigts de pieds qui se cognent sur elle : 8 cette semaine ! C’est un record !
1989, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague. La Villa Müller est rachetée aux héritiers par la ville de Prague. L’étagère fixe se sentant étagère et un peu cloison : La ville de Prague nous a racheté ! L’étagère mobile se sentant toujours étagère mobile : probablement avec un carnet Tchèque. L’étagère fixe se sentant étagère et un peu cloison : probablement oui.
1991, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague. La ville de Prague a décidé de se débarrasser de l’étagère mobile, nous n’avons pas été en mesure de déterminer si c’était à cause de ses blagues nulles ou de son apparence trop particulière qui avait fini par lasser. L’étagère fixe se sentant étagère mais surtout mur pour le moment et un peu triste et un peu inutile aussi : je me sens seule ! Quelle tristesse qu’ils n’aient pas gardé l’étagère mobile. En plus ils n’ont toujours pas vu que je suis là, je ne sers à rien
1995, dans la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague. L’étagère échoue une tentative de fugue L’étagère fixe ne se sentant plus vraiment parce qu’elle n’a plus de but dans la vie : ah mais oui je ne peux pas fuguer puisque je ne suis pas mobile
Cette histoire montre bien que la mixité meuble fixes et meubles mobiles n’est pas concevable. Jeter des meubles mobiles n’est pas très transition, et plonge les meubles fixes dans un profond désespoir. Quant aux architectes de meubles fixes un peu trop discrets, ils ont intérêt de les notifier aux propriétaires suivants sinon ils ne vont jamais les trouver, ce qui n’est pas très fonctionnel et donc pas très écolo. Il est donc recommandé de ne pas avoir de meubles tout court, ça c’est écolo et anti-matérialiste !
1997, pendant les travaux de la Villa Müller d’Adolf Loos, Prague, le musée de la ville de Prague se rend compte qu’il y a une étagère dans le mur de facade, escalier, cloison. Ils ont l’impression d’avoir gagné un meuble gratuit et sont très contents. Radio Prague en fait un reportage. Ikéa cherche tout de suite à exploiter du concept. Et pour l’étagère fixe, c’est la vie qui lui offre une seconde chance. Mais en plus de gagner un meuble, le musée de Pragues se rend compte qu’y étaient entreposés des écrits d’Adolf Loos, d’une grande valeur, un manifeste sur l’inutilité de l’ornement, pour que la maison puisse plaire à tout le monde, quand l’oeuvre d’art peut ne plaire à personne. L’étagère fixe se sentant étagère à nouveau : heureusement que je n’ai pas pu fuguer.
Marie Boishus se sentant plutôt étagère fixe dans la vie.